2021-01-05 11:36:58

Lever des fonds en 2021 : perspectives de Rothschild & Co sur le capital-investissement et le capital-innovation

Au mois de décembre, Jessica Sellam et Virginie Lazès, qui travaillent toutes deux au sein du Groupe Rothschild & Co - respectivement côté banque privée (Rothschild Martin Maurel) pour la première et côté banque d'affaires (Rothschild &Co Global Advisory) pour la seconde - sont venues échanger sur les perspectives du capital-risque en 2021 (Replay ici). Répondant aux questions de Jean Rognetta, rédacteur en chef de la revue SAY, elles ont chacune à leur tour apporté leur vision complémentaire du marché de l'innovation technologique - et plus particulièrement de la fintech.

Une année record pour le capital-risque en dépit du contexte économique

A l'heure de dresser un bilan de l'année, Jessica Sellam commence par rappeler que, contrairement aux idées reçues, "rien ne s'est arrêté dans le secteur de l'investissement pendant la crise" - et qu'au contraire, les investissements ont même eu tendance à s'amplifier. D'après la directrice du Business Development chez Rothschild Martin Maurel, on assiste à un véritable mouvement de fond dans le capital-risque, qui ne cesse d'attirer des capitaux. Elle donne pour exemple les assureurs, qui ont multiplié par 3,5 leurs investissements dans les sociétés non-cotées au cours des trois dernières années. Pour l'experte, les investisseurs ont besoin d'investir leur argent dans un contexte où les choix d’investissement sont plus complexes. Même si les chiffres pour l'année 2020 ne sont pas encore arrêtés au moment de la conférence, Jessica Sellam évoque un montant anticipé des investissements Tech en Europe autour de 41 milliards d'euros - contre 36,8 Mds € l'an dernier. Parmi ces 41 Mds €, un nouveau record a été atteint en France, avec 5,5 milliards investis dans les startups françaises en 2020.

La fintech comme secteur au dynamisme particulièrement fort

Qonto, Alan, Lydia... soit autant de levées de fonds qui ont marqué la scène Tech française en 2020. Pour Virginie Lazès, ces événements médiatiques ne sauraient escamoter le nombre toujours plus important de levées de fonds early-stage dans la Fintech. D'après l'associée-gérant chez Rothschild &Co à Paris, le dynamisme actuel de la French Tech est le reflet du matching entre de très bons entrepreneurs d'une part, mus par l'envie d'entreprendre, et des investisseurs qui ont très envie d'investir d'autre part. "Ce qui est nouveau, c'est qu'il y a aujourd'hui en Europe des investisseurs et des fonds Growth qui ne reculent pas devant des Series C ou des Series D", témoigne Virginie Lazès. Selon cette dernière, on devrait même voir en 2021 des entreprises Tech européennes qui ont atteint un certain niveau de maturité faire leur IPO. Ainsi, ces dernières années de construction progressive auront permis aux startups de suivre un cycle de vie complet en Europe.

Quid de la fintech en particulier ? Pour l'experte en banque d'affaires, ce secteur a ceci de particulier que le B2C comme le B2B y fonctionnent bien. Contrairement à ce qui a lieu dans d'autres secteurs, il faut reconnaître que dans la fintech, le B2C c'est le sens de l'histoire", déclare Virginie Lazès. De même, l'adoption des services des fintechs B2B est massive, qu'ils concernent le front-end bancaire comme avec Qonto ou des strates tech plus profondes dans le cas du processing des paiements par exemple.

L'histoire ne se répète pas forcément...

Les deux expertes du Groupe Rothschild & Co convergent sur l'idée que malgré l'émergence de ce qui pourrait ressembler à une bulle financière dans la Tech, il est impropre de comparer ce que nous vivons à l'explosion de la bulle Internet au début des années 2000. Pour Jessica Sellam, s'il est trop tôt pour présager de la sinistralité des startups post covid, l'une des différences majeures par rapport à la situation en 2001 porte sur les taux d'intérêt, beaucoup plus bas aujourd'hui. Pour Virginie Lazès, la différence fondamentale réside dans le fait que les startups ne dégageaient pas de chiffre d'affaires dans les années 2000, et que les investisseurs valorisaient bien plus un potentiel qu'une réalité économique. De nos jours, les investisseurs s'assurent avant d'investir que les indicateurs économiques sont sains - par exemple, le rapport du CAC sur la LTV leur permet de mesurer si le client d'une startup lui rapporte plus qu'il ne lui coûte. S'il y a une correction du marché dans les mois qui viennent,  elle devrait ainsi se révéler beaucoup moins violente qu'en 2001.

Investir dans la fintech en 2021 : mode d'emploi

D'après Virginie Lazès, il est normal que la sinistralité soit supérieure pour les startups early stage. C'est la structuration même du marché de la fintech, qui produit chaque année une nouvelle génération de Series A destinée à alimenter les futures licornes. De la même manière que les laboratoires pharmaceutiques externalisent leur R&D dans les biotech, les banques et les assurances font reposer une partie de leur innovation sur les fintechs - qu'il leur arrive aussi de racheter. Société Générale, à titre d’exemple, fait partie des acquéreurs particulièrement actifs de fintechs en France 

Quels sont les sous-secteurs porteurs dans la fintech ? "C'est surtout la résilience des modèles économiques que les investisseurs en capital-risque regardent", explique Jessica Sellam, "même s'ils ont tendance à privilégier de plus en plus les secteurs essentiels comme la santé et l'éducation - ceux que les anglophones nomment "mission critical"." Et bien sûr, les investisseurs en Private Equity comme en Venture Capital se tournent de plus en plus vers les greentechs, les cleantechs et tout ce qui a trait aux nouvelles mobilités. "On assiste à l'émergence d'une nouvelle génération qui veut contribuer à faire de ce monde un monde plus propre", estime Virginie Lazès.

La smart-money : un moyen de se différencier en tant qu'investisseur ?

"Les relations entre investisseurs et entrepreneurs sont beaucoup plus équilibrées qu'elles ont pu l'être par le passé", continue l'experte. Comme l'argent coule à flots, les entrepreneurs ont le choix entre plusieurs profils d'investisseurs. Certains investisseurs vont même jusqu'à proposer de l'argent aux startups alors qu'elles ne sont pas en levée de fonds. Pour Virginie Lazès, il y a trois grands profils d'investisseurs capables d'apporter à l'entrepreneur de la smart-money : soit l'investisseur qui sait conseiller sur l'anticipation de la croissance, soit celui qui ouvre son carnet de relations, soit celui qui a une gouvernance très souple et ne ralentit pas l'entrepreneur avec ses exigences trop fortes de reporting. L'idée derrière la notion de smart-money, c'est que l'argent étant une commodité, c'est la capacité d'exécution qui fait la différence. Et Virginie Lazès de conclure : "grâce à la smart-money, un cercle vertueux se met en place, de sorte que les bons projets sont financés par le meilleurs investisseurs, et ainsi de suite".