22 Mai 2020

Les acteurs du prêt face au covid-19 : entre risques et opportunités [2/2]

Comment les Fintechs feront-elles face à la crise économique qui s’annonce ? Le coup d’arrêt à l’investissement sera-t-il durable ? Les réponses seront différentes segment par segment, métier par métier. La Place Fintech les examinera tour à tour dans les semaines à venir. Ce cinquième volet sera consacré aux acteurs de l’écosystème du prêt au sens large, sur la base d’interviews réalisées auprès de startups françaises qui apportent des solutions pour faire face aux problèmes de trésorerie des entreprises. Dans une situation d’urgence telle que celle que nous traversons, il ressort que ces acteurs constituent des maillons complémentaires, bien plus que concurrents, de la chaine du financement pour les entreprises.

 

Après avoir scruté les conséquences de la crise pour des acteurs qui facilitent le prêt aux entreprises (Algoan, Onbrane) ou aux particuliers (Virgil), il est temps d’élargir le scope et de se placer en amont de la chaine de financement, du côté des entreprises qui aident les PME à diagnostiquer leurs besoins de financement. Quel que soit leur secteur d’activité, le problème qui semble préoccuper le plus les entrepreneurs depuis le mois de mars est la gestion de leur trésorerie. Déjà, en temps normal, cette dernière constitue une préoccupation majeure du chef d’entreprise. Pour avoir interrogé une dizaine de PME avant de lancer Agicap, une solution de gestion de trésorerie qui facilite les prévisions et le suivi en temps réel, Sébastien Beyet peut témoigner de la place centrale que ce sujet occupe pour les chefs d’entreprise : « J’adore mon métier mais ce qui m’empêche de dormir la nuit, c’est de ne pas savoir si je vais avoir suffisamment de trésorerie pour payer mes employés » constitue en substance le discours qui revient le plus aux oreilles de l’entrepreneur. Et l’on imagine aisément que la crise n’a pas chassé ces soucis nocturnes… 

 

« Entre la levée de fonds et les subventions, il y a une troisième voie »

Arnaud Chambriard a fondé Neftys pour permettre aux petites entreprises dont la recherche constitue une forte composante d’accéder à une source rapide de financement auxquelles elles peuvent logiquement prétendre : le crédit impôt recherche. « En principe, celui-ci est accordé à l’entreprise un an après en avoir fait la demande sous la forme d’une déduction d’impôt - ou d’un chèque du Trésor public lorsque l’entreprise n’est pas imposable » explique le dirigeant de Neftys. La startup vient en quelque sorte combler la latence des pouvoirs publics, en avançant le montant du crédit impôt recherche aux entreprises. « Nous permettons aux entreprises l’accès à un flux de trésorerie non dilutif, immédiat et récurrent », se targue l’entrepreneur au passé de financier. Pour celui qui anticipe un effet ciseau du capital risque, la solution pour les entreprises à forte composante Tech est à chercher ailleurs : « Entre le capital risque et les subventions, il y a une troisième voie que nous explorons, à travers le préfinancement du crédit impôt recherche », explique Arnaud Chambriard, qui a à ce jour accompagné le développement de plus de 500 PME innovantes. Dans les faits, les PME ont recours à l’offre de financement de la startup soit pour pallier des problèmes de trésorerie et payer les salaires de leurs employés, soit pour gagner du temps lorsqu’elles sont entre deux levées de fonds, soit pour accélérer leur time-to-market en embauchant un chercheur supplémentaire. « Dans les trois cas, » synthétise Arnaud Chambriard, « nous avons le sentiment de contribuer au développement de la recherche en France ». Quel est le ressenti sur la situation actuelle pour celui qui a traversé deux crises économiques dans sa vie passée de financier ? « On navigue complètement à vue, c’est très déstabilisant », confie le CEO de Neftys. A quoi s’attelle son équipe en ce moment ? « Nous proposons aux autorités une modification de l’assiette du Crédit impôt recherche », confie Arnaud Chambriard, évoquant l’incitation fiscale déjà en place pour aider à l’embauche des jeunes docteurs. Pour le dirigeant de la startup bordelaise, si une telle mesure était adoptée, elle permettrait indirectement de régler le problème du PGE qui n’est pas accordé à toutes les entreprises et éviterait à l’Etat certaines dépenses en matière de chômage partiel. Concernant le futur, Arnaud Chambriard est dubitatif : « Il va y avoir une vague de financement pour les Medtech et les Biotech qui font de la recherche liée au covid-19, mais que va-t-il se passer pour les autres entreprises innovantes ? ». De la même façon, le CEO de Neftys s’inquiète des essais cliniques qui ont été interrompus pour être mobilisés sur les problématiques liées au Coronavirus…



 

Aider le chef d’entreprise à faire face à la solitude

Si l’on en croit Sébastien Beyet, le pré-requis pour accéder à toute forme de financement, qu’il s’agisse du crédit impôt recherche ou du PGE, résiderait dans la capacité de l’entrepreneur à établir des prévisions de trésorerie qui tiennent la route. Depuis le début de la crise, Agicap conseille ainsi ses clients, et toutes les PME qui le souhaitent, dans la construction de leur dossier de PGE. « L’enjeu principal pour les entreprises qui en font la demande, c’est de rassurer les banques sur leur capacité à rembourser le prêt dans un an, en leur montrant des prévisions financières solides à 3 ans » explique Sébastien Beyet, qui préconise d’ailleurs aux PME d’adopter des hypothèses conservatrices (par exemple, un scenario de confinement qui pourrait durer 3 mois). L’ambition d’Agicap consiste à épauler, voire remplacer le « sixième sens » du chef d‘entreprise, cette faculté qui lui permet d’avoir toujours en tête sa trésorerie mais qui n’est pas sans lui coûter sa tranquillité d’esprit. Le logiciel permet ainsi à ses clients, majoritairement des entreprises qui emploient entre 5 et 50 personnes et qui génèrent entre 1 et 10 millions d’euros de chiffres d’affaires, de faire des prévisions de cash à moyen et long terme. Placée sous le feu des projecteurs depuis le début de la crise, la gestion de la trésorerie étant devenue centrale, pour ne pas dire vitale, l’entreprise d’une trentaine de personnes a vu sa demande entrante de prospects multipliée par dix. Cela ne l’a pas empêché de conclure une levée de fonds de 15 millions d’euros auprès de BlackFin et de Partech, que la situation inédite est loin d’avoir découragés. « Nous étions en proie à une grande incertitude, » se confie Sébastien Beyet, « car nous voyions de nombreuses termsheets annulées autour de nous ». En parallèle de la sécurisation de la Série A, Agicap a monté une communauté de 800 entrepreneurs sous la bannière « cash is king ». Le point de départ de l’initiative ? « On a fait le constat selon lequel les discours officiels du gouvernement ne s’adressaient presque qu’exclusivement aux particuliers » explique le CEO d’Agicap. « Face à cette quasi absence de parole publique à destination des entrepreneurs, nous avons décidé d’organiser des webinars, dans lesquels nous avons fait intervenir de nombreux experts, afin d’aider les PME à gérer la crise d’un point de vue trésorerie » continue l’entrepreneur. 

 


L’espoir n’est pas une stratégie viable pour les entreprises

Que pense le dirigeant de startup de la façon dont le gouvernement a répondu à la crise économique ? S’il reconnaît la valeur des mesures d’urgence mises en place par l’Etat, le CEO d’Agicap émet une critique à l’égard de la communication qui les a accompagnées. « Le premier message du gouvernement a été mal perçu : on avait l’impression que toutes les entreprises allaient pouvoir bénéficier d’un prêt représentant 25% de leur CA ! », déplore Sébastien Beyet. Le CEO d’Agicap salue une initiative comme le chômage partiel, « indispensable mais difficile à mettre en œuvre pour les entreprises d’un point de vue trésorerie ». Une telle mesure sécurise en effet la trésorerie à moyen terme mais demande un effort des entreprises à court terme, puisqu’elles doivent payer les salariés en attendant le remboursement de l’Etat. Enfin, le manque de transparence du gouvernement dans sa communication a fait, d’après le dirigeant d’Agicap, que certaines entreprises se sont mises à l’arrêt alors qu’elles auraient pu continuer leur activité. Et pour nombre d’entre elles, le fait de devoir s’arrêter plusieurs semaines d’affilée a signé leur arrêt de mort…
 

Lorsqu’on l’interroge sur l’après Covid-19 pour les entreprises clientes d’Agicap, Sébastien Beyet rappelle que si l’optimisme doit être de mise pour les particuliers, dans le champ professionnel, l’espoir ne peut pas constituer à lui seul une stratégie de sortie de crise. Certains secteurs sont plus impactés que d’autres - ainsi des métiers de la restauration, du tourisme et de l’hôtellerie, « avec un taux de disparition des entreprises pouvant aller jusqu'à 25% parmi nos clients restaurateurs ». De son côté, il constate trois types de répercussions pour les entreprises, en fonction de leur niveau de profitabilité d’avant crise : les PME qui se trouvaient déjà dans une situation délicate sont aujourd'hui à l’arrêt. Les entreprises à l’équilibre avant la crise connaissent à présent des difficultés de trésorerie et se tournent vers Agicap. Enfin, les entreprises qui étaient « cash rich » avant l’arrivée de la Covid-19, telles que certaines franchises de restauration qui ont continué de percevoir des revenus pendant le confinement, elles s’intéressent désormais à Agicap. Le verdict de Sébastien Beyet est sans appel : « Toutes les entreprises se pilotent par le cash aujourd'hui ».



 

Améliorer la trésorerie sans ajouter des couches de dettes

Entre la solution de pilotage de trésorerie fournie par Agicap, dont l’une des vertus est de faciliter l’obtention d’un prêt, et la potentielle source de financement pour les PME que constitue Neftys, il existe un troisième type d’acteurs sur la chaine du financement : les solutions qui aiguillent les entreprises vers des organismes prêteurs lorsqu’elles rencontrent un problème de trésorerie. Parties du constat selon lequel les banques ne finançaient que ce qui était garanti, et face à l’émergence de la vague de fintechs et de modèles de financement alternatifs comme le crowdfunding, Tiffany Tinperman et Aurélie Sergent ont développé Tresoria, une plateforme à destination des TPE et des PME pour leur faciliter l’accès au financement. « L’idée, c’est de découper le besoin en trésorerie du client afin de l’orienter vers les solutions les plus adaptées parmi celles de nos 50 partenaires financiers », expliquent les deux co-fondatrices et anciennes collègues. Avec la crise, elles ont développé l’outil Tresodiag afin de balayer avec leurs 370 clients les aides auxquelles ces derniers pouvaient prétendre (PGE, aides de la région, de la BPI, etc.). Lorsque leurs clients ne sont pas en mesure d’obtenir de PGE, comme c’est le cas pour quatre cinquième des PME qui en font la demande, Tresoria va mettre son expertise en œuvre pour trouver des moyens d’améliorer la trésorerie sans ajouter des couches de dettes supplémentaires. L’un des enjeux de la startup est de mettre en lumière les fintechs, souvent méconnues des chefs d’entreprise, qui peuvent les aider à répondre au mieux à leurs besoins de financement. Dans le même esprit, Tresoria s’est associé à cinq fintechs pour donner naissance à l’initiative « Smart recouvrement ». « Nous sommes 6 acteurs alliés et complémentaires, en ce que nous nous attaquons chacun à un maillon de la chaine de financement », déclare Tiffany Tinperman. Derrière cette initiative appelée par ses membres fondateurs à s’étendre à d’autres secteurs, se trouve l’idée de partager les bonnes pratiques en terme de recouvrement, mais aussi des valeurs (telles que l’éthique, la transparence) qui lient ces six acteurs du financement. « Dans un moment comme celui que l’on traverse, nous ne voulions pas la jouer perso », témoigne Tiffany Tinperman. Et l’entrepreneuse de rappeler comment la crise économique met en lumière la complémentarité des fintechs œuvrant au sens large pour un meilleur financement des PME - bien plus que leur concurrence, en définitive.