7 Mai 2020

Les Insurtechs face au covid-19 : entre risques et opportunités

Comment les Fintechs feront-elles face à la crise économique qui s’annonce ? Le coup d’arrêt à l’investissement sera-t-il durable ? Les réponses seront différentes segment par segment, métier par métier. La Place Fintech les examinera tour à tour dans les semaines à venir. Ce troisième volet sera consacré aux insurtechs, en mêlant tendances observées et interviews de terrain auprès de startups et de fonds d’investissement français. Si l’impact financier de la crise semble varier en fonction de la position des startups sur la chaîne de valeur, la crise vient accentuer aux yeux de tous le besoin de digitalisation et de transparence du secteur. Si bien que les insurtechs qui arriveront à traverser cette crise pourraient devenir les acteurs incontournables de demain…


 

Les assureurs n’étaient pas mieux préparés que le reste des professions au risque pandémique. En 2013, ils avaient pourtant estimé que ce dernier constituait la plus grande menace pour le secteur, selon une étude menée à l’époque par Towers Watson auprès de 3000 assureurs. En découvrant qu’ils n’étaient pas couverts par leurs polices d’assurance, qui excluaient la pandémie, les consommateurs et les entreprises clientes des assureurs ont très vite exprimé leur mécontentement sur la place publique. Difficile d’expliquer que les risques de catastrophes, qui touchent tout le monde, ne peuvent pas être mutualisés et que seuls de produits financiers, comme les Cat bonds, peuvent remplacer les assureurs.


 

Les assureurs doublement exposés

Ainsi, le coup dur a été double pour la profession toute entière : d’une part, le volume des demandes d’indemnisation a explosé, particulièrement pour tout ce qui a trait aux assurances-décès et aux assurances-voyage. Au Royaume-Uni, les seules demandes d’indemnisation liées à l’annulation de voyages à cause du covid-19 ont atteint 275 millions de livres, soit deux fois plus qu’en 2019 selon les chiffres publiés fin mars par l’ABI (« Association des Assureurs Britanniques »). D’autre part, les assureurs ont vu leur image se détériorer encore un peu plus – la mauvaise réputation dont ils jouissaient déjà avant la crise expliquant en grande partie l’émergence des insurtechs depuis quelques années.


 

« Cette situation est largement due au fait que les consommateurs ne comprennent pas entièrement ce que couvre leur police d’assurance, mais c’est en partie la faute des assureurs qui utilisent des termes légaux bien trop longs et compliqués », comme le résume, dans un article de blog consacré à l’impact du covid-19 sur l’industrie de l’assurance, Sarah Kocianski du cabinet britannique de conseil 11 :FS.


Dans ce contexte, on peut se demander dans quelle mesure la crise liée au coronavirus va entériner le basculement progressif, bien qu’encore marginal, des consommateurs et des entreprises vers les solutions assurantielles proposées par les insurtech. L’atmosphère générale de défiance envers les grandes compagnies d’assurance va-t-elle s’accentuer, au profit des insurtechs ? Ou au contraire, les consommateurs et entreprises appauvris par la crise vont-ils se tourner vers ces compagnies jugées plus pérennes ? Parmi les assurances proposées par les insurtechs, lesquelles vont vraisemblablement exploser ?


Pour tenter de répondre, La Place Fintech est allée trouver cinq de ses membres, acteurs du paysage de l’insurtech en France : la comparateur d’assurances Fluo, racheté en début d’année par l’assureur en prêt immobilier Magnolia ; Lovys, startup qui repense entièrement l’expérience utilisateur de l’assuré, en lui fournissant une offre 100% digitale et adaptée à ses besoins ; Advitam, une startup en ligne de pompes funèbres qui travaille avec les assureurs ; Descartes Underwriting, une solution d’assurance paramétrique, et enfin Astorya, un fonds d’investissement paneuropéen spécialisé dans l’insurtech.


 

« Le besoin de transparence n’est pas l’apanage des plus jeunes »

 

Pour ces startups nées du digital, l’adaptation au confinement s’est faite en douceur. C’est le cas pour Lovys notamment, startup pensée comme européenne dès sa conception, dont les employés sont habitués à travailler à distance puisqu’éparpillés dans quatre pays différents. Pour son fondateur et CEO, Joao Cardoso, la crise n’a rien changé aux habitudes de travail ni même à la roadmap de Lovys : « En un sens, nous sommes même devenus plus productifs ! », constate le dirigeant. Le but reste le même : construire une assurance 100% digitale qui offre des produits d’assurance sur mesure pour répondre à des nouveaux besoins. Avec une priorité absolue : protéger la culture d’équipe.


Même si l’impact de la crise se fait sentir sur le volume de requêtes et de souscriptions aux produits d’assurance digitale de la startup, atteignant des niveaux « aussi bas qu’en week-end » d’après son CEO, ce dernier ne peut s’empêcher de faire un constat optimiste. Pour Joao Cardoso, la crise a eu la vertu d’obliger les clients à expérimenter, notamment en matière de produits d’assurance. Ainsi, Lovys pourrait commencer à intéresser des clients qui ne constituaient pas sa cible majoritaire auparavant (80% de ses clients ont moins de 45 ans). « La transparence des polices d’assurance n’est pas réservée aux jeunes », commente le dirigeant enthousiaste. « Avec la crise, notre proposition de valeur, qui s’articule autour de la transparence et de la flexibilité, devient encore plus pertinente pour celui qui veut être sûr de payer son assurance au bon prix ». Pour le CEO de la startup qui a levé 3,3 millions d’euros en fin d’année dernière et qui a connu avant la crise une croissance excédant ce qui était anticipé, la crise sanitaire ne va faire qu’accélérer la digitalisation des services financiers.


 

Après une phase de panique, l’heure est à la rationalisation chez les assureurs

 

Cet avis est partagé par plusieurs experts du secteur, comme Florian Graillot, founding partner du fonds d’investissement astoryaVC. D’après cet ancien d’Axa Venture Partners, le fonds d’investissement de l’assureur, « la crise que l’on est en train de vivre n’est qu’une accélération de ce qu’on sentait depuis trois à six mois chez les assureurs ». Fort de ses échanges avec près de 150 assureurs depuis le début de la crise, l’investisseur spécialiste des insurtechs et qui compte cinq assureurs parmi les Limited Partners présents à son capital dresse le constat suivant : les assureurs veulent aujourd'hui mettre de l’argent dans des solutions qui vont d’une part leur apporter des résultats à moyen terme (c’est-à-dire dans un horizon de temps de 12 mois), et qui sont d’autre part développées par des startups ayant déjà fait leurs preuves auprès de premiers clients. Décision somme toute logique : en période de crise, les assureurs traditionnels veulent prendre le moins de risque possible, et manifestent ainsi une certaine réticence à être le premier client d’une startup. Le prisme d’analyse du founding partner d’astoryaVC est teinté B2B, puisque c’est essentiellement dans ce type de startups que le fonds investit.


D’après les observations de Florian Graillot, la réaction des assureurs à l’avènement de la crise sanitaire en Europe peut se découper en trois phases successives : après une brève période de panique, l’heure a été à la rationalisation des process et à l’implémentation de solutions nécessaires pour continuer à travailler à distance. Concrètement, cela signifie que les grands groupes ont été contraints de se mettre à la page en ce qui concerne les outils collaboratifs dont ils avaient un usage réduit jusqu’alors. Après cette phase de rationalisation et d’adaptation forcée, Florian Graillot note que l’heure est aujourd'hui chez les assureurs traditionnels à la recherche de solutions technologiques adaptées aux besoins métiers, notamment pour leur permettre de contractualiser à distance. Il reconnaît d’ailleurs qu’il était encore trop tôt il y a deux ou trois semaines pour proposer aux assureurs des solutions innovantes afin de mieux gérer leur activité. Un événement de l’ampleur de celui que nous traversons s’accompagne semble-t-il d’un timing incompressible de ré-organisation qu’il est primordial pour une startup de bien saisir si elle veut vendre fructueusement ses services aux corporates.


 

Construire un modèle diversifié pour mitiger les risques…

 

En cas de crise, l’adage populaire qui invite à ne pas mettre tous ses œufs dans le même panier s’applique particulièrement. Si l’on ne craignait pas d’être accusé de post-rationalisation, on pourrait avancer que le comparateur d’assurances en ligne Fluo avait senti le vent tourner avant la crise. A l’origine du projet, Jehan de Castet est parti d’un constat simple : les garanties des assurances sont souvent cachées, cette opacité ayant pour but de pousser le consommateur à acheter des assurances en double de peur de ne pas être couvert. Avec l’émergence du mobile, il est devenu possible de revisiter la relation entre le client et son assurance, et de chasser les doublons de garanties inutiles. Fluo a développé ce concept dans tous les domaines d’assurance possibles : voyage, automobile, ski, habitation, mais principalement dans le prêt immobilier. Ce dernier segment a décollé il y a un an environ, si bien que la startup a suscité l’intérêt d’un courtier spécialisé dans le prêt immobilier, Magnolia, qui a finalement racheté les parts des investisseurs au capital de Fluo pour devenir majoritaire. Jehan de Castet, qui est aujourd'hui en charge de la transformation numérique de Magnolia, reconnaît que le timing de sortie était bon : « Il valait mieux sortir il y a trois mois qu’aujourd’hui, c’est certain ». Contrairement aux courtiers spécialisés dans le prêt immobilier, de fait violemment impactés par la crise qui a fait cesser toutes les transactions immobilières, Magnolia peut compter sur la renégociation de contrats d’assurance existants pour maintenir son activité à flot. « Avec le temps dont les consommateurs disposent en période de confinement, il peut être l’occasion pour eux de se pencher sur leurs factures pour faire des économies », explique le directeur du digital de Magnolia. Or, d’après Jehan de Castet, l’assurance emprunteur constitue une réserve d’économies importantes – pouvant aller jusqu'à plusieurs milliers d’euros d’économies en fonction de l’assurance choisie - à redistribuer aux Français. De quoi largement renflouer les porte-monnaie en temps de crise… 


… et chercher des alliés dans le monde entier

 

Une autre manière de mitiger les risques pour une jeune insurtech consiste à s’allier avec des partenaires présents dans le monde entier. C’est exactement la stratégie adoptée par Descartes Underwriting, une startup proposant aux entreprises une offre d’assurance paramétrique, distribuée via un réseau d’assureurs et de courtiers. Derrière ce concept, il y a l’idée de s’appuyer sur la technologie pour rendre l’assurance plus transparente et, in fine, les entreprises plus résilientes. Ce type d’assurance consiste à fixer en amont les conditions d’occurrence d’un sinistre (en fonction du taux d’humidité, de sécheresse ou d’enneigement par exemple), de contrôler ce paramètre grâce à un système de capteurs directement installés chez le client ou via des données satellitaires, de sorte que l’indemnité associée soit déclenchée automatiquement lorsque les paramètres sont atteints. Le secteur le plus concerné par l’assurance paramétrique est évidemment l’agriculture, parce qu’extrêmement dépendant du climat, mais de nombreux domaines sont en réalité affectés par les conditions climatiques et se prêtent donc bien à ce type d’assurance.


 

« La crise a révélé la pertinence de l’assurance paramétrique »

 

Par rapport aux assurances classiques, l’assurance paramétrique telle que conçue par Descartes Underwriting présente trois intérêts majeurs : pour l’assureur distribuant le produit d’abord, ce type d’assurance permet de réduire l’asymétrie d’information qu’il entretient avec son client. « En un sens, le risque est mesuré plus objectivement que si c’était au client d’évaluer son bien », développe Violaine Raybaud, Head of Business Development de la startup. Pour le client lui-même, ce type d’assurance lui permet d’optimiser son budget puisque toute la partie gestion du sinistre, qui représente jusqu'à un tiers du coût d’une assurance, est éliminée – cette dernière étant automatisée. Enfin, un des avantages de l’assurance paramétrique, particulièrement pertinent dans le contexte actuel, est que tout le travail de gestion du sinistre peut se faire à distance.


Ainsi, Descartes Underwriting continue de servir ses clients pendant la crise, et prouve que son offre est tout à fait adaptée aux circonstances. « Aucun membre de notre équipe de 15 personnes n’a été mis au chômage partiel », déclare Violaine Raybaud : « À vrai dire la croissance est toujours forte et l’activité commence même à reprendre en Asie, où nous sommes présents via notre réseau de partenaires globalisé. Nous continuons d'ailleurs à recruter pour poursuivre ce momentum ». La covid-19 n’empêche pas l’insurtech française, lauréate de trois prix ces derniers mois, de détecter les sinistres ni de les dédommager. Le seul pan de son business affecté par la crise sanitaire concerne l’installation de capteurs sur les sites des nouveaux clients, qu’il n’est pas possible d’honorer pour le moment. Enthousiaste à propos du futur de l’assurance paramétrique, Violaine Raybaud encourage vivement les assureurs et les entreprises concernées à s’y intéresser davantage. Pour cette ancienne de chez Swiss Re, la crise du SARS-CoV-2 a révélé la pertinence de ce genre de solutions, en particulier dans un contexte de récession économique – des solutions innovantes peuvent optimiser leurs budgets –, et de distanciation physique. Dans une assurance paramétrique, la détection et l’indemnisation des sinistres deviennent en effet possibles sans déplacement sur site : les paramètres sont connus à l’avance. Pour adapter les Méditations Métaphysiques à l’assurance :  « Je ne puis donner mon jugement que des choses qui me sont connues »...


 

Pour certains, l’épidémie est synonyme de regain d’activité

 

Chez Advitam, startup qui veut digitaliser le secteur des pompes funèbres, il a fallu être extrêmement réactif. La startup fournit une palette de services aux assureurs, de la prestation funéraire à la remontée de data. La loi Eckert il y a six ans avait attiré l’attention sur les contrats d’assurance-vie en déshérence, manne financière mais désastre d’image pour les assureurs. Advitam permet d’y répondre, tout en proposant des services de pompes funèbres considérablement moins chers que le marché.


Or, avec la vague de décès provoquée par l’épidémie de coronavirus, l’équipe d’une dizaine de personnes s’est vite retrouvée débordée. En plus de devoir gérer le nombre de décès survenus depuis le mois de mars, Advitam a dû adapter sa procédure de gestion administrative aux changements réglementaires ayant trait aux enterrements, intervenus en réaction au covid-19. Philippe Meyralbe, fondateur et CEO d’Advitam, explique ainsi que de gros efforts ont été déployés notamment sur la Tech, pour adapter leur plateforme de gestion des décès aux changements récents. En outre, son équipe a monté en quelques jours un service vidéo gratuit de retransmission des obsèques afin de pallier l’impossibilité pour de nombreuses familles de se déplacer pour assister aux obsèques de leurs proches. Comme pour les autres insurtech, l’adaptation de l’équipe au confinement s’est faite naturellement, les employés étant passés en télétravail dix jours avant l’allocution du Premier Ministre. Pour autant, le dirigeant estime qu’il est capital de se retrouver dans les mêmes bureaux pour donner corps de façon collective à la mission qui habite la startup - mission qu’il est beaucoup plus difficile d’insuffler et d’entretenir à distance.


 

De la même façon que Violaine Raybaud appelait de ses vœux la généralisation de solutions nouvelles telles que l’assurance paramétrique, Philippe Meyralbe espère que cette crise aura permis aux assureurs et aux collectivités territoriales de moderniser leurs process. « Les obsèques sont un sujet en berne chez les assureurs depuis de nombreuses années. Personne ne veut ouvrir le capot de ce marché, qui concerne 600 000 familles par an en France ; espérons que la crise permette d’en accélérer la digitalisation », témoigne le dirigeant d’Advitam. Pour les assureurs, il y a pourtant un enjeu de rétention sur les assurances-vie, ainsi que le besoin de data fiables concernant les décès afin d’éviter des malentendus liés aux contrats.


 

« La crise ne changera pas la donne en terme de réputation »

 

On prête souvent aux investisseurs la capacité d’éclairer, voire de prédire l’avenir. Florian Graillot s’est prêté pour nous au jeu de la synthèse, en identifiant les trois risques principaux qui menacent les investisseurs ainsi que les startups de leur portefeuille : le premier concerne la perte de clients pour les insurtech. « Il y aura une prime aux technologies qui délivrent une valeur bien visible pour les corporates, contraints de tailler dans leurs budgets », avance le co-fondateur d’astoryaVC. Le deuxième risque a trait aux niveaux de valorisation que les startups peuvent s’attendre à rencontrer lors des prochaines levées de fonds, valorisations qui vont être plus faibles qu’avant la crise - les tours devenant de fait plus petits. Enfin, et c’est sur ce dernier risque que Florian Graillot souhaite concentrer ses efforts en tant qu’investisseur, les insurtechs vont se heurter à des problèmes de trésorerie, en particulier celles qui ne génèrent pas assez de cash et celles qui avaient levé des fonds bien avant la crise.


Sur la question du rapport de force entre assureurs traditionnels et insurtechs, l’investisseur pense que la crise ne changera pas forcément la donne : « On prêtait déjà beaucoup de tares aux assureurs avant la crise, je ne crois pas que cette dernière modifie radicalement leur NPS (« Net Promoting Score »). ». En revanche, Florian Graillot prédit un bel avenir pour les insurtechs qui parviendront à sortir indemnes de cette crise… Rendez-vous dans 18 mois.